Journal du temps du salariat (1999/2002)
Les petits cadres
Les années 80 ont fait des petits. Les voilà maintenant agents de maîtrise où ils peuvent, emplois-jeunes aidant, jusque dans les associations qui auparavant recrutaient surtout dans des viviers de militants, de militantes, tricotés main au fil des ans.
Ils ont quelques diplômes d’université et débarquent dans le monde du travail. Ce ne sont plus les jeunes loups-dents longues de la génération précédente, ils sont vaguement de gauche, disons humanistes, ou alors ils sont rien, mais en fait c’est pareil. Les idées par contre, c’est sur tout qu’ils les ont, des idées toutes faites de clichés rétrogrades, des idées radicalement obtuses et bien pensantes. Ils sont « sexistes soft » et politiquement corrects.
La plupart du temps ils sont, comment dire, compétents. Ils parlent plans de carrière, progression logique et avancement. Ils ont des exigences et des œillères à la hauteur de ces exigences.
Ce sont les nouveaux agents de l’oppression. Ils n’ont pas encore fabriqué toutes leurs armes, les dents pas tout-à-fait aiguisées, mais ils font déjà mal, là où c’est tendre.
Ils se cherchent des alliés et se découvrent, ahuris, des ennemis. Ils ne comprennent pas. Ils rêvent d’unanimisme et de consensus comme on leur a appris à l’école de cadres, à coup de petites manip’ ridicules et d’intrigues cour d’école. Et dans le même temps ils confortent les hiérarchies établies et les bien mauvaises habitudes de l’aliénation, toujours du côté du manche, ils les justifient appuyés sur leur cours de « management ».
Et les anciens les regardent effarés, eux qui ont fait leur apprentissage sur le tas, découvert le travail en jonglant avec des compétences parcellaires et bordéliques, acquises au fil du temps.
Un jour ils prendront la baffe à laquelle tous les petits cadres, cadrillons, devraient s’attendre.
Ce jour-là je veux les entendre parler de l’injustice qui leur est faite, et peut-être, et alors ce sera drôle, de justice tout court, voire, et là on sera pliés, de justice sociale.
Les femmes du foyer
« Y a du café ?
- Je sais pas.
Tu peux prendre en note ?
- J’ai une entorse au poignet.
Vous avez des enfants ?
- Six. Non, j’déconne.
Encore mal à la tête ?
- Ben ouais, comme chaque mois…
C’est la femme de la maison… Hum, hum, en quelque sorte… »
La seule gratification serait le pouvoir des ombres, des éminences, le bonheur d’en être, de ce sérail stérile, mais d’en être à sa juste place, juste là derrière, en accompagnement et, parce que femme, être comblée de ça, de cette place-là, de servir une si juste cause : les hommes du pouvoir.
On dit qu’elles sont pète-couilles, les féministes. Hystériques. Pas drôle. Mais la réalité vécue, subie, humiliante, elle est drôle peut-être ? Sans guère de recours ni de compréhension ambiante. Le pire c’est d’y participer de cette gestion patriarcale du salariat, d’y retomber sans cesse, d’anticiper les désirs, d’être au service, servante… servile.
Au travail je dis que je suis « femme au foyer ». Que je joue ce rôle-là. C’est-à-dire : assurer une permanence, une « présence », répondre au téléphone, s’occuper des affaires courantes (factures, lettres), gérer le stock de bureau (papier, enveloppes, cartouches d’encre, stylos), réparer ou faire réparer ce qui est cassé (ampoules, chauffage, ordinateur)… J’ajoute pour clarifier le débat que sur ma fiche de paye n’est pas inscrit « secrétaire », ceci sans aucun mépris à l’égard de la fonction, juste c’est pas mon boulot.
Alors j’affirme, à mon avis c’est pas discutable mais c’est très discuté, que c’est ma position de femme qui conditionne ce rapport au travail : ce que j’ai l’habitude d’être, une éducation, des habitudes, serviable, c’est-à-dire au service, voire « appartenant » - l’aliénation fameuse - et ce que mes collègues ou patrons attendent de moi, tout en niant que là soit la cause de cette diversité de tâche.
Les femmes retrouvent dans l’espace public des tâches ou des missions qui leur sont assignées ou qu’elles élisent d’elles mêmes, qui sont le calque des affaires ménagères. On met en avant alors, avec une volupté sur les lèvres et un sourire bienveillant bien qu’en coin, leurs formidables capacités d’organisation, d’entregent, d’attention aux autres, de souplesse par rapport aux donneurs d’ordre.
Bref, toutes les oppressions de l’espace dit privé transférées dans l’espace public du travail, de la militance, du politique.
Peau dure, perdure.
Le travail c’est l’aliénation
Quand je dis que « le travail c’est l’aliénation », ça fait rire. Le travail salarié, s’entend. C’est le mot « aliénation » je crois qui fait gros. Alors que, tout bien posé, aliéner c’est appartenir à d’autres que soi, c’est s’extraire de soi. La première aliénation c’est celle du temps, de son temps à soi qu’on brade pour de l’argent, on n’a qu’une vie, elle peut passer vite, et il n’y a que cinq semaines de congés payés dans une année au pire, neuf au mieux. Ensuite c’est la tête qu’on vend aux employeurs, ce qu’on y pense quand on rentre chez soi, la nuit aussi, les soucis. Enfin ce sont des gens qu’on n’a pas choisi, pas forcément antipathiques, mais on ne les a pas choisis quand même, avec qui on vit plus qu’avec les amis, ceux qui font cercle autour de soi, ceux avec qui on boit et avec qui on pleure. Quelquefois, pire, à coups de petites manip’s et d’humiliations à deux balles, c’est sa dignité qu’on y laisse.
On ne peut pas vivre sa vie pour les vacances ou la retraite, dit Bernard Lubat. Sûr. Pourtant, le vendredi soir, ça exulte, mais c'est si court, et le dimanche on l'étire à le traîner. Le dimanche on l'accumule, on le charge de cette précaire libération, on se l'aménage cocon, douillet, et le soir on fait durer cette lumière particulière.
Va falloir que ça change, dit-on Mais faut nourrir ses rêves avec la monnaie qu'on met au fond du bocal. Alors, du coup, ça change pas des masses.
Les vacances
Les vacances sont ratées. Plus la peine de se le cacher, nous en avons déjà « consommé » plus de la moitié. Le temps est incertain, parabole d’un moral chaotique.
Ce qu’il y a d’infiniment triste, c’est cette comptabilité radine des jours de congés. L’impression d’en avoir « dépensé » quelques-uns sans les avoir rentabilisés au top de leurs capacités à nous rendre joyeux, heureux, désaliénés. L’aliénation du travail, là aussi, là encore, je la reconnais dans cette injonction à « réussir » ses vacances. Les angoisses que le travail génère sont multiples, banales et facilement démontrables, à commencer par celle du matin : « Je veux pas y aller, tu me fais un mot ? ». Mais une dont on parle moins, c’est bien celle de rater ses vacances. Faut dire que c’est pervers comme angoisse. A l’issue de longs mois de boulot, elles apparaissent les dernières semaines dans le bout du tunnel comme une oasis proche à traîner au soleil, sur les terrasses de bistrot de la ville, chez les amis, ou derrière les vitres d’une grange à la campagne. On se dit qu’il ne faudra rien en perdre de ce temps précieux libéré des contraintes. Et puis germe l’angoisse : trop de temps passé au lit le matin, dehors il pleut, la journée déjà bien entamée, les tâches à faire qui, quand l’humeur s’assombrit, deviennent des corvées. Et si certes l’on traîne, surtout l’on se traîne. Si la lutte avec soi n’était pas aussi forte, la culpabilité ne tarderait pas à se pointer.
Le travail nous prend beaucoup : le temps de vie, le sommeil, la santé, le dos cassé et le ventre qui gonfle, la gaieté, la fierté et jusqu’à ce temps de vacances qui, parce que trop rare et bien trop désiré, devient si précieux qu’on ne sait plus comment y toucher de peur de le casser.
Liberté, autonomie, création… suicide
Le discours est double : il faut être autonome, acteur de son propre projet et refuser les assignations ; il faut aussi subir toutes les aliénations, celles du travail ou de son absence et de tous les discours abscons qui vont avec. Un article dans le journal. Son titre : « Tous créateurs ». Mouais. Rien sur les « nouvelles » conditions de travail et sur l’aggravation de ces dernières et sur la défection des solidarités anciennes. Sous le prétexte d’une plus grande autonomie de l’individu, une pression toujours plus grande, et donc plus individualisée, sur ses objectifs, ses capacités de réaction, « d’innovation », mais aussi de compétition qui grèvent toujours plus les capacités de réactions collectives. Et le plus drôle évidemment c’est le détournement des mots et de leur sens : création, autonomie. On l’avait déjà remarqué en collant libéral et libertaire, bourgeois et bohème, et patati et patata.
Mais bon, au finish, ce sont toujours les mêmes qui morflent. Avec une aggravation du côté des cadres, suicides compris. La solitude des gens, c’est ça qui est effrayant. Alors les sociologues disent que « l’individu est déchiré par les contradictions sociales ». On comprend bien. C’est donc pour cela que les classes moyennes vont s’enfermer dans leurs habitats comme dans des refuges, des périphéries étendues comme des taches d’huile sur une toile cirée, en zones pavillonnaires, en enclos de petits propriétaires effrayés que viennent se dresser sur ce territoire « choisi » des logements sociaux remplis de sauvageons. Alors des grilles, et des codes, et des chiens.
L’usine
L’usine a pété. On aurait pu mourir. On a eu de la chance. On est des survivants.
Ce qu'on se dit presqu'immédiatement, le lendemain, le surlendemain, un verre à la main. Plusieurs.
Il y a le tremblement, le souffle et l'explosion. La panique dans les yeux, le gaz dans l'immeuble à côté. Tout le monde est dans la rue. Très vite on entend : l’usine. Très vite aussi on se dit c'est dangereux, la chimie, les émanations, toxiques. Pourtant on ne réagit pas, on veut rester ensemble, tous, dans un endroit fermé, aux vitres pas cassées, un bistrot. On traîne dehors un petit moment, rétrospectivement pas de mots assez durs pour cette inconscience, cette perte de réflexes, ce manque de réactions. Après c'est allé très vite. Les témoignages de la descente vers les quartiers où plus on avance, plus on se rend compte du sinistre et comment, au centre-ville, il est facile d'être survivants. La colère est montée sur le tard, vers les trois heures. Froide, haineuse. On aurait pu mourir, c'est le mot qui revient, pour mieux s'en persuader, vu que sur le coup on y a même pas pensé, vu que pour le coup, nous, on y a échappé. Pas tous.
On se dit que c'est n'importe quand, c'est ça qui choque, une journée qui commence en flânant, main dans la main, le petit café du matin. Et de suite après, la main qui tremble trop, la tasse abandonnée sur un bureau. Sur le pont, la fumée au-dessus de l’usine signifie que oui, c'est bien là. La tentation de fuir, mais c'est trop tard, la ville est un gigantesque embouteillage. La panique. Confinez-vous. Là-bas, dans les quartiers qui toujours morflent, il n'y a plus de fenêtres, après la chimie, c'est le ridicule de la situation qui saute à la gueule. Une fois de plus.
On aurait pu mourir. Gazés. Tous. Ça rappelle des choses. C'est une guerre contre nous, les gens. C'est la guerre, elle est permanente, on l'a dit, on nous répondait c’est exagéré, c'était trop gros ce mensonge. Maintenant, avançant dans les décombres, les gens disent c'est la guerre, après c'est confus. La colère est forte et diffuse, et puis aussi, com'd'hab, solidement encadrée par des banderoles et des flics de partout. Le discours compassionnel est omniprésent, passage obligé à l'église et des hauts représentants toutes les cinq minutes. De quoi là aussi alimenter la colère. La campagne électorale a commencé, c'est sur nos dos que ça se passe.
On aurait pu mourir.
C'est passé près. C'est pas fini. Il faut maintenant évacuer les produits toxiques. C'est pas peu dire qu'on ne sait rien, ou c'est des bribes, voire des rumeurs. Va t'en savoir. Parce qu'on ne sait rien. Ce qu'on sait, c'est que ça n’a jamais été aussi dangereux. Et ce qu'on se dit, c'est que si on nous dit rien, ce n’est pas pour rien. Ne pas affoler la populace. La populace, des gosses à qui l’on ment, parce que la vérité, on n'est pas assez grands pour ça.
On aurait pu mourir.
On est des survivants.
Marteler ça parce que : la centrale nucléaire à deux pas, mais toutes les autres c'est pareil, si ça pète, c'est sûr on en crève, comme avec le phosgène peut-être pas tout de suite, mais pire, à petits feux.
On aurait pu mourir.
C'est pas pour affoler les populations, c'est parce que c'est vrai.
Si avec l’usine chimique, ici, dans la région, on ne s'en est pas rendus compte, qu'est-ce qu'il nous faut ? Aux discours de « vous exagérez, vous refusez le progrès, et patati et patata », c'est une féroce envie d'envoyer des poings dans les gueules qui démange. C'était déjà un peu comme ça avant, ça l'est beaucoup maintenant.
On aurait pu mourir. On est des survivants. Si c'est de la chance qu'on a eu, si c'est le vent d'autan qui sur le coup nous sauve, ce mot "chance", il est hideux parce qu'il ne tient à rien, à aucune de nos décisions, à aucun de nos actes. Il tient au fait qu'on ne maîtrise rien, ou si peu, de nos vies. Que nos vies, c'est à dire nos rêves, nos projections, nos communautés ne nous appartiennent pas.
Les lumières de la ville
Je me disais en rentrant du boulot, un soir, « c’est vrai, c’est beau les lumières de la ville ». Si c’était pas fait au détriment de tout le reste d’une ville qui s’aseptise, qui se retranche de la vie du dehors, si ça consommait pas de l’électricité… Oui aux places habitées et non vidées de ses populations avec juste un vieux manège à la noix qui trône en son milieu pour les amusements distraits des gosses de bourgeois et des terrasses de café qui deviennent les seuls endroits où s’asseoir quand il fait soleil. La ville est devenue un vaste centre commercial où toute activité publique et nouvelle qui se crée c’est des sous à donner pour en bénéficier. Le pire étant de marcher – je ne dis pas se promener, il faut y être obligée par un impératif quelconque mais impérieux – dans le centre-ville un samedi après-midi. Et le top, c’est au moment des soldes. Se frayer un chemin parmi ces bourgeois aux sacs chics en papier, imposants et nombreux, qui ne se pousseront pas sur ces maigres trottoirs pour te faire de la place - à leurs yeux, tu n’es même pas manant, tu es transparent – est une épreuve exténuante. L’autre dans cet espace de la rue n’existe plus, seuls comptent les vitrines et les objets très chers qui y sont présentés.
Petit film : Une femme avance péniblement entre les sacs, les poussettes - qu’on dirait des camions avec des amortisseurs et des jantes larges - et la rage commence à monter au fil des mètres. Une rage intérieure, une rage qui ronge. Les slogans dans les vitrines, ces bandeaux criards qui hurlent le temps des soldes, tout devient agression. Véritablement agression. Comme un piège qui t’enserre, te prend. La seule issue serait de fuir dans des faubourgs sans commerces ou pour le moins plus humbles, plus cheaps, comme qui dirait ringards. C’est un long travelling sans paroles mais avec pléthore de sons entremêlés, limite supportables, des conversations creuses au téléphone, des musiques minables, des bruits de voitures qui freinent brutalement parce qu’elles rentraient trop vite dans ces petites rues et de temps en temps le visage de la femme, de plus en plus fermé, renfrogné, haineux. Et soudain un cri, son cri. Elle tombe. Elle hurle. C’est presque inhumain.
Maintenant que l’usine a sauté, c’est encore plus douloureux, cette activité humaine de masse qu’est la ruée des soldes. Il faudrait ajouter au cri : « c’est vous, c’est de votre faute si ça a pété, c’est à cause de vos habits en Nylon et Lycra, c’est à cause de votre précipitation à basculer dans la consommation que l’usine a pété. Et vous restez là, et vous continuez à vivre cette même vie. Ça ne vous a rien fait, ça n’a rien changé à vos existences. ». C’est ça l’idéologie, ça passe partout, par tous les trous, ça peut sauter, rien ne change.
Les porteurs d’eau
Parce qu’il faut réfléchir avant tout : à quoi servent les produits que l’on fabrique au risque de la vie des hommes et des femmes qui travaillent dans ces usines, de toute une population alentour, voire de toute une ville, d’une agglomération ?
Vient d’arriver au bureau une fontaine d’eau avec deux versions, fraîche ou point trop. Il suffit d’une seule et légère pression du bout du doigt pour que la machine s’actionne et que dans le petit gobelet coule l’eau pure et rafraîchie. Pour ces deux actions en une, la distribution de l’eau et son rafraîchissement, il a fallu consommer de l’électricité. Alors qu’on paye à prix fort élevé des sociétés pour faire couler l’eau à nos robinets. Cette eau qui va manquer dans les siècles à venir – si on y arrive – à la terre entière. Et le petit gobelet, certes réutilisable mais fort peu recyclable, est un pur produit de la chimie.
Le progrès nous a retiré la notion de geste, de ce qui se passe derrière un geste. Quand on tire une chasse, un litre d’eau débarque pour mieux oublier ce qu’il passe ensuite. Le nettoyage par le vide idéologique. On ne se rend plus compte de rien. On tourne le robinet sans rien maîtriser de la chaîne. Plus nos gestes sont mécaniques et aisés, moins on sait de choses sur le monde tel qu’il est.
Enfin, ça créé des petits boulots d’esclaves porteurs d’eau…
La manif aux lampions
Hier j’ai fait ma plus jolie manifestation. C’était la nuit, aux flambeaux et lampions, pour la fermeture du site chimique. On était maximum trois cents au meilleur moment, quand on a commencé à descendre les boulevards, avec un groupe de percussions. Une manif non déclarée, non autorisée, et les voitures que l’on croisait nous saluaient de klaxons d’enthousiasme. La fin d’après-midi avait commencé dans un jardin autour d’une église désaffectée. Chacun à son ouvrage ou à sa conversation par petits groupes épars. On a marché bien deux heures à travers la ville en rythme et en bonheur. Epuisés, le lendemain, on avait rendez-vous pour un pique-nique. C’était ce même sentiment du plaisir d’être ensemble, mélangés, posés sur l’herbe en paquets, des couleurs vives, de la musique, certains allant des uns aux autres. En partant je me suis retournée pour regarder ce tableau-là, il faisait soleil, le début d’un printemps où tout se détend, le temps en premier lieu, c’est dimanche et il n’y a pas de lundi.
Le soir j’ai mis la télé vers les sept heures. J’aime bien les soirées électorales. Ça me ramène à l’enfance. Le choc a été grand entre les images de Le Pen au deuxième tour et les moments qui étaient déjà loin derrière moi de cette utopie tranquille, sereine et collective.
La nuit du retour à la bougie
Ce premier tour a tout écrasé, d’un poids énorme. Tout d’un coup plus rien d’autre n’a existé. Il ne s’agit pas de réduire le choc. Bien sûr que c’est signifiant. Mais fallait-il être aveugle avant, alors, pour ne rien voir d’une société en déliquescence, enfermée dans ses peurs, resserrée, obtuse, éclatée en mille morceaux de réalités antinomiques, contradictoires, une société déchirée et haineuse. Avec des pauvres qui haïssent d’autres pauvres, plus mats, moins jeunes, plus blancs ou plus vieux. Pauvres d’une misère financière, affective et culturelle. Projetés dans une solitude crade, poisseuse, minable. Il suffit de prendre un bus un mardi après-midi pour entendre une femme qui littéralement pète un plomb, hurle contre les Arabes et dit qu’elle est prête à se laisser « égorger », c’est son mot, plutôt que de baisser le pavillon de son « honneur ». Un honneur, bien sûr, qu’on lui dénie depuis longtemps. Et l’Arabe qui passait par ce bus-là n’y est pour rien. On a jeté les gens les uns contre les autres, parqués ensemble de l’autre côté des périphériques, on leur a dit « démerdez-vous et, surtout, touchez pas à la caisse ». Des gens qui n’ont plus rien, hormis le droit de vote. Un droit dérisoire en regard d’une vie que nous ne maîtrisons pas, à la merci de la première usine qui pète. Et c’est ce droit de vote qui, à retardement, pète à la gueule. Ce que ça va changer ? Rien. Une remise en cause ? Pas même. Un front républicain dans les urnes et un grand ministère de la sécurité. « Ils sont Vichy, soyons pirates ».
Alors dérisoire de nouveau : entre ces deux tours était prévue la semaine antinucléaire qui, ici, pouvait gagner un peu plus d’audience que les années passées eu égard à la proximité des risques industriels et nucléaires, à la gestion similaire, technocratique et militaire, de ces risques. Bien sûr, comme y avait urgence, que le « fascisme » s’annonçait et s’avançait, l’anti-nucléaire est retombé dans l’ennui d’une lutte « plan-plan » de sympathiques écolos avant-gardistes dont on dira, au prochain accident majeur, qu’ils avaient « prévenus ». « Merci ». « De rien, non vraiment, de rien ». Pour boucler ces actions, dans cette même église désaffectée et magique, était organisée « la nuit du retour à la bougie ». Même le frigo était débranché et ça chantait a capella, un accordéoniste a emballé le tout sur le coup de minuit. On était peu, une belle cinquantaine, heureux, « apaisés dans le miracle des amis, comme en sursis du temps ». En sursis.
Le bruit des bottes
Beaucoup de jeunes gens ont eu peur. Vraiment peur. Du fascisme, des nazis, du bruit des bottes et des rictus haineux.
Moi aussi, évidemment, au visage de Le Pen sur l’écran, j’ai eu l’estomac serré, quelques minutes. Après le cerveau a de nouveau fonctionné. J’ai eu un sursaut, pas républicain pour le coup, mais de survie, réfléchir, qu’est-ce qu’il se passe exactement et, surtout, qu’est-ce qu’il va se passer. Le risque ne se situe pas dans la semaine à venir, il est là. Le risque de la montée partout d’un « fascisme soft », présentable, réconcilié avec les grands capitaines d’industrie et les barons du capitalisme international. Dans ce vieux terreau de pourriture idéologique, dans cette société complètement parcellisée, un noyau de droite bien dure, totalement liberticide se reconstitue sur les cendres de la social-démocratie qui a bien préparé le terrain. Là est le danger, bien réel, palpable, visible pour qui veut voir.
L’anniversaire
Un an que l’usine a pété, retour à la ville que l’on vient de quitter pour une manifestation, un être ensemble qui s’impose, une colère demeurée intacte.
Mais que cette journée était triste !
On dit que la situation a révélé des fractures sociales, bien explicites dans le fait que plusieurs manifestations simultanées et étanches les unes aux autres commémorent la date anniversaire. Il y avait ceux « recueillis » sur la place centrale devant un orchestre symphonique, ruban blanc au revers des vestons ou sur les poches des chemisettes, manifestation de compassion froide et bourgeoise réunissant gradés, élus et bonnes âmes. Il y avait les ouvriers enfermés dans leur usine en famille. Il y avait les manifestants qui ont traversé la ville, étiquetés rapidement « sinistrés » des quartiers pauvres. Il y avait enfin quelques uns, quelques unes, montant une banderole explicite face aux tribunes de la manifestation « officielle » sur la place centrale visant à rappeler les responsabilités de l’Etat et de la mairie, face au vaste public de ceux et celles qui s’accordent de ce qui est, une fatalité, et qui écoutent résonner sans frémir dans les hauts-parleurs une symphonie dite du « destin ». Sans oublier un grand nombre de ceux qui ont subi l’explosion qui n’étaient ni dans la rue, ni sur la place, mais chez eux, ou ailleurs, n’attendant pas grand chose des manifestations publiques. Si certains ont pris goût à la lutte, d’autres ont entretenu ainsi le dégoût de tout, de la société telle qu’elle est, le dégoût d’eux-mêmes quelquefois.
Mais la catastrophe n’a pas creusé de fractures qui n’étaient déjà là, elle les a juste fait voir plus à nu, à travers les fenêtres éclatées et les murs éventrés, pas plus. On savait déjà que les coups portent toujours aux mêmes endroits, toujours, déchirant les terres déjà bien défoncées.
Quant à la fracture qui a divisé la ville entre soutien à l’emploi des salariés de la chimie et volonté de voir fermer ces usines de mort, elle aussi est ancienne. Vieille fracture qui a troublé ceux qui veulent regrouper ces égales victimes de la logique de profit et de mort. Mais voilà, les masses laborieuses s’accrochent à leurs emplois et à leurs outils de travail dans une défense acharnée de leurs productions, aussi dangereuses et aliénantes soient-elles. Rien de nouveau. A se taper la tête contre le mur. Mais dans le mur technologique c’est ensemble qu’on y va. Certains la tête la première, d’autres en freinant terriblement des pieds. Mais quand l’usine explose, elle ne fait pas le tri.
Hélène Morsly